-"J'arrive pas..." C'est ce que je lui ai laché en fixant la poignée. La tête baissée, je me suis à nouveau avancée vers les portes. J'ai pri la poignée, mais elles ne s'ouvraient toujours pas. Je lui ai lancé un bref regard.
- "Il faut pousser fort." il m'a dit en me regardant. Il s'est avancé et à son tour il a tenté d'ouvrir les portes, en vain.
-"Je vais de l'autre côté." j'ai dit.
J'ai traversé le compartiment en courant. Je regardais droit devant moi. Sans penser aux gens qui me voyaient passer une deuxième fois. Je m'en foutais royalement. J'étais là. C'est tout. J'étais comme un coup de vent. Ils ne me verront plus jamais et je ne les verrai plus jamais non plus.
J'ai ouvert la porte du compartiment et je me suis sentie soulagée en voyant les portes qui étaient ouvertes.
-"Ah, voilà !" il a dit.
J'ai descendu les marches et j'étais là, sur ce quai grouillant de gens. Comme des petits personnages. Ils rentraient chez eux. Ils allaient aller faire les courses du vendredi soir. Embrasser leurs enfants qui seraient gentiment assis devant la télévision. Le train-train quotidien.
Il marchait à ma hauteur. Il était à côté de moi pour tout dire. J'essayais de tenir une certaine distance. Aucun inconnu n'a le droit d'entrer dans MA bulle. Il faut un laisser passer. Une licence et une signature de Mademoiselle Moi. Sinon il n'est même pas question d'envisager la chose.
- "Il y a toujours quelque chose avec ces trains !" Wooohw ? C'est à moi que tu parles, coco ?
- "Oui... Ou bien ils sont en retard ou bien il y a un problème technique." j'ai répondu.
- Il va pleuvoir, on dirait. Ou bien il commence à faire noir ?
- Oui, j'sais pas...
J'ai pas trop réfléchi, mais j'suis pas passée sous la quai pour rentrer pas l'Avenue Kersbeek. Ce petit chemin vaseux ne me tentait pas. J'avais peur en fait. Toute seule, dans ce trou noir. Ce trou à rats. Alors j'ai pri de l'autre côté. Par la rue de Haeveskercke.
- Tu vas par là ? il me montrait mon chemin de doigt.
- Oui. Toi aussi ?
- Oui. On peut marcher ensemble, si tu veux bien ?
Carrément... J'ai regardé le ciel. C'est vrais, il était couvert. Il faisait sombre. C'était mieux de marcher à deux que seule. Je ne pensais pas non plus que ce jeune homme me voudrait du mal.
- Euh, oui. Sans soucis !
- Hmm.
Il regardait ses pieds. Moi, je regardais devant moi. Sans vraiment regarder. J'aurais tout fait pour que ce blanc cesse au plus vite. Pour qu'il me dise que son chien s'appelle Hugo. Que sa petite soeur veut tout faire comme sa grande soeur. Et que les vendredi midis où il est libre il va manger des brocolis chez sa grand-mère. Mais qu'en fait il aime pas les brocolis.
- T'as passé une bonne journée ? T'avais école ? il dit enfin.
- Oui. École... Rien de très spécial. J'ai eu mon bulletin et c'est pas franchement beau. Et toi, ta journée?
- École aussi. Rien de très spécial. Quelques contrôles ratés, mais à part ça.
- Ben ça va ! C'est le weekend. On va faire la fête ! lui dis-je enthousiaste.
- Ah, t'as le droit de sortir quand t'as un mauvais bulletin ?
- Non. Déjà en temps normal. Mais je disais ça pour toi.
- Ah oui.. la fête.
C'est bizarre de parler de cette façon là à quelqu'un qu'on ne connait pas. J'aurais jamais cru ça.
On s'est à peine regardés. Je ne sais pas qui il est ni comment il est. Il a juste partagé quelques minutes de ma journée. De ma vie. Peut être qu'un jour je le recroiserai. Dans un train. Sur un quai. Peu importe. Ce sont ces personnes qui nous apportent un peu de diversion, en fait. Moi aussi je suis dans un train-train quotidien. J'ai beau le dire mouvementé, hors du commun. Il est comme tous les autres. On se croit unique. On pense qu'on sort du lot. Qu'on est pas comme les autres. Et en fait, on parle à tout le monde de la même façon. On dit la même chose à tout le monde. Et tout se ressemble. Tout le monde se ressemble. Tout le monde me ressemble. Et je ressemble à tout le monde.
- Je vais par là. Il me dit en faisant un signe de la tête vers la droite.
- Moi, je vais à gauche.
- Euh.. ben bonne soirée et bonne chance pour ton bulletin.
- Oui, à bientôt peut être !
- Salut...
Et là nos chemins ont divergés. Moi au gauche. Lui à droite. Je ne connais pas son nom. Je ne connais rien de lui. Juste que son chien s'appelle Hugo, que sa petite soeur veut tout faire comme sa grande soeur, et que les vendredi midis où il est libre il va manger des brocolis chez sa grand-mère. Mais qu'en fait il aime pas les brocolis.
Libenter